LA BRECHE N°2

EDITO

Hier, à 19h, coup d’envoi du festival, présentation de la semaine et rappel sur l’action et l’actualité du Troisième Bureau.

D’ici quelques heures, le parachutiste français Michel Fournier s’apprêtera à franchir le mur du son en chute libre, en sautant d’une nacelle pressurisée accrochée à un ballon stratosphérique.

La société de sécurité ADT lance une solution simple et innovante pour détecter une intrusion chez soi et éviter l’effraction : une nouvelle barrière infrarouge de surveillance périmétrique, qui permet néanmoins de garder une baie vitrée ouverte laissant le passage possible à un animal domestique.

Nous avons pu, après l’inauguration du festival, profiter de la lecture de textes d’Ecritures Vagabondes : Retour de Jérusalem de Mohamed Kacimi, L’Effacement de Jean-Yves Picq et Portraits de Pauline Sales.

Café des auteurs : réflexion autour des pièces lues et de leur lien au conflit israélo-palestinien, aux frontières, aux guerres de territoire et aux conflits qu’elles engendrent. Avec Jean-Yves Picq et Pauline Sales, animée par Mireille Losco (membre du comité de lecture du Troisième bureau, universitaire à Lyon II).

Des artistes tageurs, munis de bombes et bleus de travail, recherchent des murs libres pour réaliser des tags d’altitude, une discipline en pleine expansion, et refusent les propositions des centres d’art…

Aujourd’hui, à 18h, échange sur les textes d’Elie Karam et Mohamed Kacimi (écrits à la suite de la résidence en Israël Palestine, organisée par Ecritures Vagabondes) à la bibliothèque municipale du centre ville, dirigé par Fanette Arnaud (membre du comité de lecture du Troisième Bureau, bibliothécaire).

Dans la nuit de dimanche à lundi, quatre détenus ont creusé un trou dans le mur de leur cellule à l’aide de plateaux-repas en métal ; un trou suffisamment grand pour permettre à un homme de s’y engouffrer.

Ce soir, à 20h, les comédiens partenaires du Troisième Bureau présenteront le texte d’Elie Karam, Parle-moi de la guerre pour que je t’aime. La discussion du café des auteurs portera sur cette pièce et les questions qu’elle soulève.

Un haut responsable militaire américain a affirmé dimanche, à Bagdad, que la barrière de béton érigée par l’armée est achevée à 80%.

Des artistes de différentes nationalités (congolaise, béninoise, coréenne, française, suisse, belge, espagnole, martiniquaise, nigériane et sénégalaise), présents à la 8ème biennale de l’art contemporain africain, ont peint une fresque de 70 mètres de long, sur le mur des nations.

TROISIEME PORTE A GAUCHE

Dieu que la guerre est jolie !
Apollinaire

Dans Parle-moi de la guerre pour que je t’aime, Elie Karam brouille les frontières entre réalité et fiction. La guerre est ici présentée comme un spectacle en cours de création, comme une mise en scène toujours à reprendre, préciser, développer, amplifier.
La fiction que jouent les personnages est souvent rattrapée par leur histoire véridique, mais celle-ci est de trop. Elle parasite l’efficacité du spectacle et de ses évocations sanguinolentes. Car la représentation réclame son économie précise, sa forme régulière où il s’agit de couper et de tailler pour éviter que le spectateur ne zappe et n’aille rassasier son appétit d’horreur chez la concurrence.
Elie Karam ne parlerait donc pas tant de la guerre que des formes sous lesquelles elle se représente, voire de l’idée troublante qu’elle n’existerait plus pour le spectateur occidental, que comme une série d’images, déconnectée des enjeux concrets et des êtres, comme une pure jouissance esthétique et télévisuelle. Dans ce texte, nous entendons peut-être se profiler l’étrange devenir d’un monde où la réalité finit par se confondre avec le virtuel, où les télévisions deviennent la norme, où les reality shows imposent au réel leur rythme, leurs exigences, leur économie.
De fait, les protagonistes de Parle-moi de la guerre… connaissent toutes les ficelles du genre, tous les trucs pour provoquer crainte et stupeur, compassion et larmes, effroi et vertige.
Injuste, s’exclame Mardakouch, Moi, j’aurais pu jouer plus orphelin que ça ! Mais je n’ai pas voulu.
Il faut produire pour le regard occidental, bercé par les JT quotidiens, des images à n’en plus finir toutes plus atroces les unes que les autres. La concurrence est rude, l’habitude provoque l’accoutumance, un cadavre seulement criblé de balles lasse, une tête sans corps n’est qu’un cliché quelconque, et le spectateur zappe, il lui en faut davantage, et surtout la vitesse, et pas d’explications verbeuses qui ralentiraient l’action.
Les personnages de cette pièce se substitueraient ainsi aux bouffons des rois (monarques que nous sommes quoi que nous en ayons) exécutant pour nous les scènes d’obscénité et de violence qui nous manquent au quotidien dans nos pays en paix (relative) pour nous sentir vraiment membres de l’espèce humaine. Et nous rions de les voir jouer, de cette instabilité de la représentation, parce que nous savons qu’ils sont en train de jouer, et la force de la pièce se révèle dans cet écart.
Le général (lu ce soir par l’irremplaçable et talentueux Dominique Laidet) connaît en bon communiquant ce que désire le public. Il scénarise l’horreur, sort pour prendre sans doute connaissance des succès commerciaux de sa mise en scène, et des nouvelles exigences médiatiques.
La guerre est décidément une bien jolie chose, déjà glorifiée par les futuristes italiens, avec sa langue précise, incisive, rythmée, avec ses fêtes, ses couleurs, ses rebondissements et autres produits dérivés, et tant qu’elle ne s’inscrit pas dans notre chair, nous lui sommes reconnaissant du spectacle épatant qu’elle nous offre.
Quelle imagination chez ces palestiniens ! Quels scénaristes que ces libanais.
Il y a une beauté dans la guerre, une fascination pour les cohortes de cadavres et les détonations des mitrailleuses dont on ne peut se défaire. La force de Karam est de nous faire partager cette beauté tout en créant la distance nécessaire. Nous rions en voyant que c’est beau tout en sachant que cela ne devrait pas l’être. Nous éprouvons de la jubilation à l’évocation des descriptions techniques des mines anti-personnelles. Cette jouissance n’est pas seulement la nôtre. Car les personnages ici ne jouent pas seulement pour nous, spectateurs occidentaux, ils jouent aussi pour eux. La guerre, seule réalité qu’ils connaissent, est aussi une jouissance. Ils s’enferment dans la violence pas seulement parce qu’il n’y a pas d’échappatoire mais aussi parce qu’il y a une volupté dans la pulsion de mort, une tension quasi sexuelle de la peur. Nous jouissons d’assister à la jouissance concrète qu’ils éprouvent, à leur volupté de la pulsion de mort. Nous jouissons en riant tout en étant profondément dérangés. Karam place le théâtre à un endroit singulier.
Samuel Gallet

Entretien avec Elie Karam…

LA BRECHE.-Vous avez écrit cette pièce lors de la deuxième édition des Ecritures Vagabondes en 2005 à Beyrouth, au Liban, votre pays natal, comment avez-vous vécu cette expérience ?
ELIE KARAM.- Nous étions huit auteurs. A la différence des autres auteurs j’étais en résidence dans mon propre pays. Je ne rentrais pas à l’hôtel mais chez moi. Être en résidence dans son pays c’est changer de perspectives, sortir de sa vision habituelle du Liban, c’est le regarder à la manière d’un visiteur qui visite son propre pays. Je le regardais d’un nouvel oeil, beaucoup plus frais. C’est regarder chez soi avec un regard innocent.

LA BRECHE.- Pourquoi avez-vous fait le choix de cette forme d’écriture, d’une mise en scène de la guerre?
ELIE KARAM.- Pour moi le théâtre ne prétend pas être du cinéma. Filmer la guerre est impossible au théâtre. J’ai pris cette perspective de représenter la guerre, de ne pas avoir à traiter la guerre au théâtre et de donner libre cours à sa folie. C’est plutôt cette machine de guerre que la guerre en tant que théâtralité qui est mise sur scène. Ce n’est pas de la violence, c’est la folie des hommes. Je crois que ce qui nous choquait avant ne nous choque plus maintenant. Nous évoluons dans la violence. En situation de guerre il n’y a plus de lois; le pays devient un terrain vague où l’on peut tout se permettre. La violence n’a plus de limite, elle devient presque jouissive.
Ce n’est pas un film d’horreur. Je suis né à la guerre, j’ai vécu la guerre. C’est quelque chose qui est en moi. Pour moi la violence n’a pas le même effet, et donc je peux manipuler cette violence parce que je la connais très bien, je n’ai pas cette distance. C’est quelque chose que je peux façonner.

LA BRECHE.- Armand Gatti dans La Première lettre pose la question suivante : « la guerre du Vietnam était-elle faite par les hommes qui en mourraient ou par les images qui la racontaient? » Cela reflète bien la problématique de votre pièce, qu’en pensez-vous?
E. KARAM.- Je parle d’un conflit qui n’est pas montré dans les médias, un conflit intérieur. Des gens qui vivent, qui meurent, qui crèvent, qui voient leurs rêves brisés. Les médias saturent notre conscience. Il y a beaucoup de détails dans la pièce, jusqu’à la saturation des mots, de situations de guerres, de vocabulaire précis d’armes et des éléments qui suscitent la pitié chez le spectateur. Cela rejoint notre désir de voir la guerre, nous sommes des voyeurs bien confortablement installés chez nous à regarder la guerre. Je ne voulais pas parler d’un pays, du Liban, mais des conflits en général.

LA BRECHE.- Vous ancrez la guerre dans une cellule familiale, quelle symbolique peut-on y voir?
E. KARAM.- Cette pièce est basée sur plusieurs dualités dont celle de la famille et de l’Etat. Toute guerre naît au coeur d’un foyer. Le conflit familial est à la base de tout. C’est ce rapport de force dès l’enfance qui fait que nous avons ce bagage-là qui nous emmène en guerre.

LA BRECHE.- Comment définiriez-vous le rapport du lecteur au texte?
E. KARAM.- Je ne voulais rendre la chose facile. J’aime que le lecteur-spectateur puisse chercher à comprendre. J’aime bien qu’il y ait un travail de la part du lecteur. Dans cette pièce j’ai vraiment essayé de confronter la guerre, je n’ai pas voulu la fuir ni la détourner. Je veux renvoyer au spectateur une image de lui même en train de regarder la pièce.

LA BRECHE.- Avez-vous recherché volontairement le rire ou s’est-il imposé par le texte?
E. KARAM.- Cette pièce est dans l’excès, parfois elle devient tellement absurde qu’elle suscite le rire. Il y a à la fois une volonté de faire rire de cette situation et en même temps des moments où le texte m’emmenait là. Certaines situations font rire malgré elles: Mardakouch est tellement violent que cela en devient drôle. Ce n’est pas une pièce qu’il faut dramatiser. Le texte est écrit de manière à se raconter lui-même.

LA BRECHE.- Apollinaire écrit, dans un de ses poème, l’Adieu du cavalier, « Ah Dieu! que la guerre est jolie!» que pensez-vous de cette esthétique du conflit?
E. KARAM.- Il y a, en effet, beaucoup d’esthétique de la guerre dans la pièce. J’ai voulu la rendre belle et poétique. Le personnage d’ Eva le souligne; figure de la féminité: poétique et lyrique, figure de la paix qui se fait traîner par la guerre. Cette pièce est un fantasme de la guerre.
Dans cette pièce j’ai surtout voulu éviter le politique. Je ne parle pas de politique d’Etat. Ce n’est pas la politique qui cause la guerre. Elle est visible sur scène mais ce n’est pas quelque chose qui est dénoncé. Je raconte une guerre d’hommes.

LA BRECHE.- Pour finir, y aurait-il un livre que vous auriez envie de faire connaître aux lecteurs de La Brèche et dont on ferait la présentation?
E. KARAM.- Je suis en train de lire Mes mauvaises pensées de Nina Bouraoui, un livre vraiment fort sur l’écriture du souffle. Il n’y pas de paragraphes, c’est un souffle qui ne s’arrête pas, où tout se mêle. J’aime l’abondance du détail.