LA BRECHE N°1

EDITO

Cette huitième édition du festival regards croisés se place en totale continuité avec la précédente en proposant un thème tout aussi ouvert et fédérateur, celui des murs ! En effet, nous observons malheureusement une généralisation du phénomène de séparation matérielle et mentale entre les peuples, les cultures, une constante velléité d’effacement de l’autre, que les auteurs invités cherchent à évoquer et à questionner. Le choix des textes présentés au festival, produits d’expériences aussi riches que diverses, est l’expression de l’attachement du Troisième bureau de confronter différents regards et sensibilités sur un thème fort et tristement actuel. La Brèche sera comme la chambre d’enregistrement des réflexions et des débats entre les artistes et les partenaires du festival, la tentative de donner, grâce aux retours sur les rencontres et les événements de la semaine, une vue d’ensemble sur ce vaste et prolifique thème des murs.
Cette gazette se veut donc une synthèse réfléchie des débats qu’engendrera la lecture des pièces, des paroles des auteurs et traducteurs des textes, mais aussi des comédiens, universitaires, amateurs… En bref, de tous les partisans d’un théâtre en lien avec le monde, l’actualité, et en quête de renouveau. C’est donc dans un climat d’échanges de pensées que La Brèche, se nourrissant des événements et rencontres du festival, mènera sa réflexion autour de la représentation théâtrale des murs physiques et symboliques qui quadrillent le paysage contemporain.

Entretien avec Jean-Yves Picq

Vous qui êtes un membre fondateur d’Ecritures Vagabondes, pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette association ?
Les Ecritures Vagabondes sont nées suite à une résidence au Liban initiée par Monique Blin. C’était un moment très fort, la guerre civile étant encore proche, elle y avait laissé de sérieuses traces. L’idée était d’immerger neuf auteurs dans une réalité compliquée pour, non pas effectuer un travail journalistique, mais tenter de trouver une résolution dans une forme théâtrale. Deux missions sont à dégager dans la démarche d’Ecritures Vagabondes. D’une part la mise en place de chantiers organisés par les auteurs avec les auteurs et les acteurs du pays d’accueil, je pense au Togo où l’échange avait porté de beaux fruits. D’autre part, l’organisation de résidences sans obligation de chantier où l’immersion dans la culture locale devient l’enjeu majeur.

Plusieurs auteurs effectuent ce voyage donc, et chacun écrit son propre texte au retour. Pourquoi ne pas écrire un texte à plusieurs ? L’avez-vous déjà envisagé ?
Non cela n’a jamais été fait dans le cadre d’Ecritures Vagabondes. Sur place, nous rédigeons une sorte de journal, fruit de nos impressions à chacun ; il y a là une certaine dimension collective c’est vrai. Cependant il est très difficile d’écrire à plusieurs mains sur des problématiques aussi compliquées, d’autant que la proposition d’écrire de petites formes théâtrales n’est arrivée qu’au retour. Et surtout n’oublions pas que la démarche initiale d’Ecritures Vagabondes reste la confrontation de l’auteur à un environnement conflictuel.

L’Effacement raconte la construction d’un mur et le dialogue qui en découle. Une certaine universalité en ressort, on a l’impression que cela pourrait se passer n’importe où…
Je souhaitais effectivement dépasser le conflit israélo-palestinien. Je me suis attaché à décrire un processus plutôt qu’un conflit en particulier. Je voulais questionner le principe même de colonisation. Finalement qu’est-ce que le principe d’une colonisation, de possession d’un territoire ? C’est dire « il n’y a personne », « ce territoire est vierge ». Or on sait bien que c’est faux, qu’il n’y a aucun endroit complètement vierge sur Terre. Il faut donc effacer quelqu’un, et c’est là que s’enclenche le processus du mur. On se sent obligé de s’enfermer derrière des remparts. Demandons-nous alors qui est derrière le mur ? En Palestine, ce sont à la fois les palestiniens et les israéliens. Il y a un moment où le vivant revendique sa possibilité de vivre, et pour se défendre du vivant l’enfermement apparaît nécessaire. Donc effectivement, ce texte c’est un peu l’histoire de toutes les colonisations…

On entre alors tout à fait dans le thème du refus de la vérité à l’instar d’autres textes du festival…
Oui, ce mépris du colon pour la civilisation déjà établie, cette façon d’affirmer que tout est vierge, c’est refuser la vérité en quelque sorte. C’est contourner quelque chose qui délégitimerait l’acte de colonisation. C’est le processus d’effacement.

Vous avez fait le choix d’un théâtre simple, schématique et ludique à la fois, en évitant le spectaculaire… Ce choix s’est il imposé avec le sujet ?
Il ne s’agit pas ici d’un théâtre épique ou lyrique, mais simplement de décrire un processus très simple et effectivement universel où une cellule mange une autre cellule. On finit par ne plus savoir qui mange qui… Le colon s’est enfermé lui-même et ne peut plus sortir de cette barrière qu’il s’est construit. Vous savez au départ, quand la proposition a été faite d’écrire une petite forme théâtrale, je ne voyais pas comment faire, j’étais assez embêté à l’idée de faire du théâtre avec tout cela, j’avais déjà dit énormément dans mes lettres… Et cette forme m’est venu comme cela car je pense que lorsqu’il s’agit du politique ou de l’économique, on est obligé « d’aller à l’os ». On ne peut pas se perdre dans quelque chose de trop intériorisé, il m’apparaissait alors évident de privilégier une forme concrète et simple.

Pour terminer, y aurait-il un livre dont vous aimeriez parler ici ? Un ouvrage qui vous tiendrait à cœur…
En lien avec le sujet, je recommande vivement l’ouvrage de Nurit Yaari qui retrace tout le théâtre de Hanokh Levin : Ensemble à l’ombre des canons. J’en profite d’ailleurs pour souligner la richesse et la force du théâtre israélien dont Levin est le fer de lance. Même si nous occidentaux ne voyons pratiquement que le travail de ce dernier, il faut savoir que le théâtre israélien est des plus foisonnant.


Entretien avec Pauline Sales

« Le problème n’est pas que vous ne savez rien, c’est que vous êtes au courant de tout et que ça ne change rien. »

Pauline Sales, pouvez-vous, pour commencer, nous dire quelques mots sur ce voyage organisé par Ecritures Vagabondes et ce qu’il devait représenter en terme d’écriture ?
Nous n’étions pas tenu d’écrire une fiction ou une pièce de théâtre, mais de remettre un journal de notre voyage. J’aimais bien cette contrainte, cela m’obligeait à retenir certaines sensations du voyage, sensations qui mine de rien s’évanouissent très vite.

Votre précédent et très beau texte Les Arrangements (à paraître aux Solitaires Intempestifs) évoque la mémoire juive et l’héritage controversé de la Shoah. Le texte que vous allez lire ce soir est le premier monologue d’une série de neuf joués à la Comédie de Valence puis au Festival Temps de Parole. Le projet de ce monologue s’inscrit donc dans une véritable continuité autour de la question israélo-palestienne, qui dépasse le cadre de la commande faite par Ecritures Vagabondes. Comment ce voyage a-t-il pu questionner votre écriture, la nourrir voire la mettre en crise ?
Nous avons rencontré majoritairement des Palestiniens. On se rend alors peut-être compte que l’Histoire de la Shoah, même si elle a touché le monde entier, reste pour les Palestiniens une histoire qui concerne d’abord les Européens. C’est assez étonnant de voir à quel point le peuple israélien en s’appuyant sur cette mémoire de la Shoah est capable, tout en se sentant profondément victime et constamment victime, de faire vivre aux Palestiniens une telle violence dans leur vie de tous les jours. Même si c’est incomparable avec ce que les juifs ont vécu, ils utilisent parfois les mêmes armes qui sont des armes de ségrégation.

A ce déplacement dans les territoires, vous répondez par un théâtre du positionnement ou du moins qui le questionne violemment. Ce n’est plus un personnage qui va en Israël-Palestine mais une jeune Palestienne, Faten, qui est accueillie en France par une femme dont la position sociale semble acquise. C’est par les yeux de Faten que nous voyons la situation en France. Pourquoi ce mouvement inverse ? Déjouer l’attente d’un récit journalistique, folklorique ?
La question primordiale que je me suis posée pour les neufs monologues et principalement pour le premier, qu’il fallait absolument résoudre, c’est D’où je parle. Je l’ai résolue avec Faten qui nous regarde et me regarde. J’avais l’impression que la chose la plus difficile quand nous étions là-bas, c’était notre exotisme pour les Palestiniens. On représente pour eux des gens extrèmement nantis. Notre présence est toujours interrogée et c’est légitime, et d’autant plus notre présence en tant qu’auteur. C’est cela que j’ai voulu travailler, questionner notre position par rapport à eux.

Il y a en permanence dans ce texte la recherche de l’endroit juste, de la juste distance, du mot juste…
Comment faire pour parler d’un endroit qui est forcément lointain tout en essayant d’être juste ?
Travailler sur deux femmes toutes deux prêtes au rapport à l’autre. La tentative est sincère des deux côtés et c’est essentiel, autrement le texte aurait peu d’interêt. Il tomberait dans un stéréotype qu’on peut tous régler assez vite, deux personnes qui n’ont pas les mêmes conditions de vie ne peuvent pas se comprendre.
Je m’intéresse ici à la tentative et à la sincérité des deux femmes. Et comme elles essaient d’être justes même si elles ne le sont pas forcément, elles ne cessent de reformuler ce qu’elles formulent.

« Vous avez envie d’entendre le pire, le gôut du sang, comme dans les films d’horreur. Freiner la tentation de l’exagération. » dit Faten.
Cette phrase renvoie à l’une des interrogations centrales du Festival, à savoir la posture cannibale du spectateur occidental face aux conflits et aux guerres, avide d’horreurs.

Faten dans le texte est encouragée par les Occidentaux à raconter l’horreur. Même nous, quand on rentrait de Palestine, on était convoqué avant tout à dire l’horrible. On a envie d’avoir des nouvelles des autres pays en guerre sous forme d’anecdotes, d’histoires, de faits divers, comme s’il n’y avait que le faits divers pour répondre à l’horreur, une sorte de peoplisation de l’horreur. Et en même temps on culpablise de ne plus être un pays qui vit de grandes fractures alors que rien n’est plus faux.

Faten dit à la femme à la fin du texte « Tu n’es relié à rien ». Comme si cette femme française qui ne connait pas de problème matériels, n’habitait nul part, flottante et déconnectée du monde.
C’est la question de la solitude, la question de l’individualisme sans que ce ne soit forcément négatif.
A partir du moment où la question qui est posée à l’individu est de se réaliser individuellement, j’ai l’impression qu’il perd de plus en plus de lien, de devoir même, envers un peuple, une famille, un espace local, il ne doit plus que des choses à lui-même. Le monde devient pour lui quelque chose qu’il utilise à ses propres fins. Un instrument pour sa propre réalisation. Faten, elle, seule se sent inexistante. Une vraie chose que j’ai pu rencontrer lors de ce voyage et que l’on peut rencontrer dans d’autres pays du monde, c’est cette volonté de faire partie d’une lignée, d’un peuple, volonté que j’ai l’impression que l’on perd de plus en plus en France. En Palestine, c’est très rare de voir des SDF, des vieux abandonnés, le tissu social est beaucoup plus fort, et c’est ce que dit Faten à cette femme en affirmant qu’elle n’est reliée à rien.

A la suite des représentations des monologues à la Comédie de Valence, n’ y étiez-vous pas sommée de parler d’Israël Palestine plus que de problématiques d’écriture et de théâtre ?
Je me suis documentée comme n’importe qui peut le faire. Autour de ces interrogations là, dix milles personnes peuvent répondre beaucoup mieux que moi. On a vécu un voyage de quinze jours et on ne peut absolument pas prétendre connaître ce pays en quinze jours.
Ce qui a peut-être pu manquer, c’est de rentrer davantage dans des questions humaines, des questions de place, à quelle place NOUS sommes à écouter ça, à quelle place NOUS sommes quand on écrit ça.
J’ai l’impression que la connaissance de l’écrivain touche autre chose quand elle se met véritablement en jeu. On est très peu interrogé sur cette connaissance là, une connaissance mystérieuse, organique, liée à l’empathie qu’on essaie de provoquer. C’est cela qu’il faut interroger. Comment ou non on a visité ces personnages, et de quel endroit ?

Comment les comédiens se sont-ils emparés de vos textes qui exigent une véritable virtuosité ?
Hélène Viviès a interprété le premier monologue et c’est parce qu’elle a su véritablement s’en saisir que j’ai eu la force et le courage de continuer à écrire les suivants. Un vrai cadeau de comédienne à auteur.

Pour finir, y aurait-il un livre que vous auriez envie de faire connaître aux lecteurs de notre gazette et dont on ferait la présentation ?
Je viens de finir La Route de Cormack Mac Carthy.

La gazette