Kiselina

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Heure :
–
Lieu de travail :
Théâtre 145, Grenoble

KISELINA

Un texte d’Asja KRSMANOVIC

TRADUIT DU BOSNIAQUE PAR KARINE SAMARDZIJA

Avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtrale

La préparation de la kiselina* est un rituel familial qui rassemble chaque année les membres d’une même famille. Un jour par an, dans une petite ville de province à l’agonie, l’oncle, la mère, le fils et sa femme se retrouvent dans la cuisine de la grand-mère pour couper les légumes et les mettre en bocaux, en vue de l’hiver. C’est la seule chose qui semble les unir. Le jeune couple mène sa vie dans une grande ville et se passerait volontiers de cette corvée, tandis que l’ancienne génération reste attachée à la tradition et aux conventions. Ils forment malgré tout une communauté de destins partagés autour de la grand-mère, démente et aveugle. (MAV)

*Kiselina signifie littéralement acidité. La kiselina désigne également la saumure de la turšija, un plat traditionnel balkanique composé de petits légumes lacto-fermentés, conservés dans des bocaux, que l’on prépare généralement l’été en famille et que l’on déguste tout au long de l’hiver. 

Texte de Asja Krsmanović. Traduction Karine Samardžija.
Mise en lecture Sylvie Jobert.
Avec Tom Bindi, Stéphane Czopek, Noémie Désestret, Léo Ferber, Danièle Klein.


Extrait : 

Le texte se lit comme une partition. Apparaissent de gauche à droite de la page : l’oncle, la mère, le fils et sa femme. Les monologues du bocal apparaissent à gauche, dans un corps de police différent.

 

Acte I

Elle parle, elle parle, elle parle… elle se raccroche aux mots comme à une branche. Elle sent que la chute est proche.

Passe-moi le couteau.

Qu’est-ce que tu t’embêtes avec un couteau, c’est tellement plus simple avec les mains.

Laisse-moi faire à ma façon. En quoi ça te dérange, qu’elle parle ? Les mots, c’est tout ce qui lui reste.

Facile à dire maintenant qu’elle est calme. Elle dort toute la journée, mais la nuit, elle est possédée par le démon.

Donne-lui un cachet.

Je lui en ai donné un, mais tu parles… C’est comme si les médicaments ne lui faisaient rien.

Sans les médicaments, elle serait morte depuis longtemps. Les médicaments, c’est tout ce qui la fait tenir. Ça et… la volonté.

Parce que tu crois que pour vivre il suffit de le vouloir ?

Tu as une autre explication ?

Chacun vit le temps qui lui est donné.

Oui, enfin plus depuis que l’homme a découvert la médecine.

La médecine ne peut rien contre la mort.

Pourtant elle est toujours là. Quatre-vingt-dix ans et elle n’a pas du tout l’intention de mourir.

Tu voudrais qu’elle meure ?

Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Tu sais bien que non.

Alors pourquoi tu en parles comme ça ? C’est quand même ta mère !

J’ai seulement dit qu’elle aimait la vie et qu’elle n’était pas prête à y renoncer, peu importe le prix. Sinon, explique-moi comment elle fait pour tenir alors qu’elle est aveugle, impotente et dépendante des autres depuis dix ans ?

Je vais chercher un bocal.

Prends-en un grand, pour le chou-fleur. Elle adore ça.

Le chou-fleur, ça me rappelle la cervelle. De la cervelle en bocal. Dans du formol. Hors service, mais bien conservée. Capable malgré tout de remplir correctement toutes ses fonctions, même plus. De la super cervelle.

Il va s’arrêter un jour avec ses travaux, l’autre au-dessus ? On s’entend plus parler.

Fiche-lui la paix. Heureusement qu’il est là.

Ils arrivent, va ouvrir.

….

….

Désolé, on est en retard.

Entrez, entrez. J’allais justement à la cave chercher un bocal.

Je vais t’aider.

Mais enfin, vous avez commencé sans nous.

Il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

Vous auriez dû nous attendre. J’ai rapporté du poivre du Maroc. Là-bas, la cuisine est excellente. J’ai pensé qu’on pourrait en mettre un peu.

 

On trouve de la kiselina au Maroc ?

Euh, je ne sais pas. Sans doute, comme partout. On peut ajouter un peu de poivre, juste pour essayer.

Ben tiens, il manquerait plus que ça, ajouter du poivre ! La kiselina, c’est la kiselina. Chaque famille la prépare à sa façon. Selon sa propre recette. Ma grand-mère avait la sienne, qu’elle a transmise à ma mère, qui me l’a transmise. Et dorénavant on la prépare avec mon fils et toi, sa femme. Pourquoi on devrait changer ?

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