UN TEXTE DE HANNAH KHALIL
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR RONAN MANCEC
Traduction soutenue par la Maison Antoine-Vitez.
Ouvrage publié en partenariat avec Sens Interdits. Éditions L’Espace d’un instant, 2024
78* ans de fragments est une pièce éclatée en de multiples scènes éparpillées dans le temps : elle prend racine dans l’année 1948 et la création de l’État d’Israël en Palestine sous mandat britannique, et voyage jusqu’à aujourd’hui. L’astérisque du titre invite à mettre à jour, à chaque utilisation de la pièce, le nombre d’années depuis le début de l’occupation israélienne. Chacun des fragments met en lumière des personnages palestiniens pris dans leurs rêves, leurs frustrations, la drôlerie et la cruauté de leurs situations. La pièce procède par effet papillon, réminiscences et leitmotivs. Les fragments ont tous pour arrière-plan le déchirement du territoire, les vies et les familles séparées hier et aujourd’hui, et racontent la difficulté de vivre en paix avec soi et avec les autres. (L’éditeur)
Texte Hannah Khalil. Traduction Ronan Mancec.
Mise en lecture Léo Ferber et Sylvie Jobert.
Avec Marie Bonnet, Matteo Cresto-Miseroglio, Stéphane Czopek, Marie De Pauw, Ali Djilali Bouzina, Léo Ferber,
Anthony Gambin, Bernard Garnier, Sylvie Jobert
et les élèves du conservatoire Nina Simone, Noémie Berthet, Zélie Koelsch, Garris LLioret,
Alexis Martinez-Loussière, Barbara Neyret,Liam Schubenel, Eva Sgrenzaroli
Extrait :
FRAGMENT
(2010) La scène est plongée dans le noir, tout est calme. On entend peut-être un soupir, ou le bruit de quelqu’un qui se retourne dans son lit.
Une pause.
Soudain, tout bascule.
Bruit d’une porte fracassée d’un seul coup.
Bruit de pas et voix – mais le plateau continue d’être plongé dans le noir pendant toute la durée de la scène.
Voix 1, criant — Debout, debout là, il est où, il est où ? Voix 2, criant — Bouge !
On entend un enfant crier et se mettre à pleurer, on ne sait pas très bien si ça vient de cette maison ou de celle d’à côté.
Voix 3 — Ma femme n’est pas habillée.
Voix 6 — Je n’ai pas de vêtements –
Voix 2 — IL A DIT DEBOUT DEBOUT LÀ DEBOUT DEBOUT DEBOUT !
Voix 4 — Nous sommes des civils –
Bruit d’une porte qui s’ouvre et d’un fusil qu’on arme, puis d’un enfant qui crie et qui pleure de terreur, l’enfant continue de pleurer jusqu’à la fin de la scène.
Ne la pointez pas sur lui, c’est un enfant. Voix 5 — Fais-le sortir alors.
Voix 1 — Il est où ? Crache !
Voix 2 — Bouge, on veut parler à ton mari.
Voix 6 — Je ne le laisse pas tout seul avec vous.
Voix 2 — Bouge ton cul d’ici et prends ton –
Voix 3 — On n’est pas au courant.
Bruit de quelqu’un qui tombe à la renverse. Le soldat a fait tomber l’homme d’un coup de pied.
Voix 6 — Laissez-le !
Voix 4 — Je suis en train de filmer.
Voix 5 — Quoi ?
Voix 4 — J’ai une caméra et le monde entier va voir ça.
Voix 5 — POSE ÇA TOUT DE SUITE !
Voix 3 — Calmez-vous, s’il vous plaît.
Voix 5 — ARRÊTE DE FILMER !
Voix 3 — Je vais venir avec vous – laissez ma femme et mon enfant –
Voix 2 — FAIS-LES SORTIR !
Voix 5 — IL FILME ENCORE ?
Voix 1 — Il est où ?
Voix 2 — QUI ? QUI est-ce qui filme ?
Voix 5 — Lui.
Voix 2 — QUI EST-CE QUI FILME, PUTAIN !
Voix 5 — Lui.
Projection brutale de la vidéo de l’homme à la caméra, l’infrarouge termine sa mise au point, on voit un soldat en treillis juste devant lui, qui braque un fusil sur lui.
Voix 2 / le soldat — PUTAIN TU POSES ÇA TOUT DE SUITE JE VAIS TIRER !
[…]
