BOUKAN
d’Alexandro Christi Nicolas
« BOUKAN est une pièce qui m’habite bien plus qu’elle ne m’appartient. Elle est née de la nécessité de dire, de crier, de faire entendre ce qui trop souvent reste enfoui sous les cendres du quotidien : la violence sourde, diffuse, presque banale, d’un pays en crise – ou plutôt d’un pays qui vit sa crise comme un état permanent. Cette œuvre est mon exutoire, une tentative de mise en lumière des voix oubliées, déplacées, étouffées, incendiées. Ce n’est pas une pièce sur un événement. C’est une pièce sur un climat. Celui de mon pays fragmenté, d’une maison qui n’abrite plus, ne protège plus, et d’un feu – réel ou symbolique – qui ronge tout : les corps, les souvenirs, les liens, les repères. À travers la sœur, l’enfant, la maman, le frère et le chœur, j’ai voulu faire entendre plusieurs voix d’un même peuple éclaté. Leurs récits s’entrelacent, se répondent, s’opposent parfois, mais tous portent le poids de l’exil intérieur. Ils témoignent d’un déracinement plus profond que le déplacement géographique : un déracinement affectif, identitaire, sensoriel. […] Avec cette pièce, je tente de rendre hommage à ceux qui partent malgré eux, à ceux qui restent avec des silences plein la gorge, et à ceux qui, malgré tout, continuent d’aimer et d’espérer dans les cendres.
Je les invite à faire un BOUKAN ! »
– Alexandro Christi Nicolas
Texte Alexandro Christi Nicolas. Mise en lecture. Danièle Klein
Avec Astrid Bayiha Aurore Desgranges, Masiyata Kaba, Mouradi Mchinda
Extrait :
Une maison abandonnée.
ou
Un cimetière sans noms.
Les personnages sont venus déposer quelque chose : un dessin, une pierre, une fleur, une bougie.
La sœur cherche la tombe du frère. Mais il n’y en a pas.
Alors, chacun raconte à voix haute ce qu’il/elle aurait dit s’il/elle avait pu.
La scène devient un espace de parole volée, de deuil refusé, de mémoire ravivée.
LA SŒUR
D’abord,
m’est parvenu une odeur,
senteur de brûlé,
souffle épais,
haleine lourde de souffrance et de violence.
Effluve réveillant un souvenir d’enfance,
ce secret chuchoté entre nous,
petit frère,
quand, tremblants d’excitation,
ivres de l’interdit,
nous tentions de masquer les indices
sous un nuage trop dense de fragrance,
chaque fois que le désir nous prenait
d’imiter notre tante avec sa cigarette,
et que nous fumions,
hilares,
les pages des journaux.
Pierres, papiers, ciseaux,
journaux en cendres.
Informations farcies servies sur un coulis de merde !
Fake news !
Journaux qui servent à flamber les poulets du dimanche.
Journaux et pneus qui servent à mettre le feu.
Flammes en cadence sur les battements de nos colères.
(Temps)
Âcre.
D’abord,
m’est parvenue cette odeur âcre.
Insoutenable,
dans mes narines
comme un poison.
Infiltrée sous ma peau,
elle glisse,
s’impose,
jusqu’au cœur,
jusqu’au cerveau.
Une étreinte râpeuse,
une morsure tenace
qui ne relâche jamais.
Cette puanteur
seconde peau,
m’enlace,
m’enserre,
m’embrasse comme un câlin trop lourd.
Je la porte en moi,
immuable,
persistante,
même après mille ablutions.
Elle colle,
elle s’ancre,
elle vit dans ma chair.
Souvenir olfactif,
qui à chaque respiration,
réveille
les vestiges de l’indélébile.
Oui,
ce fut d’abord une odeur.
(Temps)
Non…
L’ENFANT
Maman dit que tout va bien.
Elle me le dit souvent.
Surtout quand elle ferme les rideaux très vite,
qu’elle s’assoit derrière le lit ou le canapé,
qu’elle me serre très fort contre elle,
fredonne à mes oreilles,
Mais moi, je sais,
je sens que quelque chose ne va pas.
C’est comme un fruit qui commence à devenir mauvais :
il a encore l’air bon,
mais quand on s’approche,
ça sent un peu bizarre.
Ça ne se voit pas, mais on le sent.
Et là, ça sent bizarre depuis quelques temps.
[…]
