L’ÉCOLE EURÊKA
de Jonathan Spector
traduit de l’anglais (États-Unis) par Adélaïde Pralon
Berkeley en Californie. Dans une école élémentaire privée, Eureka Day, un comité de gestion composé de parents et de professeurs administre la vie scolaire « par consensus ». Malgré les bonnes intentions réitérées, une tempête approche de ce petit monde : à la faveur d’une épidémie grave qui frappe une quinzaine d’élèves, l’école est momentanément fermée. Apparaît une opposition frontale entre ceux qui veulent rendre la vaccination des enfants obligatoires, ceux qui au contraire insistent sur de prétendus dangers des vaccins, et d’autres qui sont un peu entre les deux.
Comment dialoguer lorsque des conceptions de la réalité même ne se rejoignent pas ? Comment prendre une décision collective lorsque le fameux consensus n’existe plus ? Les bonnes consciences sont torturées dans ces affrontements où, derrière le miel de l’esprit de dialogue et d’inclusion, surgissent des vérités profondes plus sombres, plus compliquées. Tout dérape complètement lors d’une réunion Zoom avec les parents…
Texte Jonathan Spector. Traduction Adélaïde Pralon.
Mise en lecture Grégory Faive. Avec Sarah Barrau, Stéphane Czopek, Aurore Desgranges, Pierre-François Orsini, Marine Vorwerk
Extrait :
Personnages
DON
Homme blanc, la cinquantaine. Directeur de l’école. Sans enfant.
SUZANNE
Femme blanche, la quarantaine. Chaleureuse et bienveillante.
CARINA
Femme noire, la petite quarantaine. Croit en l’importance du collectif.
MEIKO
Femme moitié japonaise, moitié américaine. Dotée d’un humour pince-sans-rire.
ELI
Homme blanc, la trentaine. Juif ou d’origine juive. Parfois à côté de la plaque, mais plein de bonnes intentions.
LIEU
L’école Eurêka, Berkeley, Californie.
ÉPOQUE Automne 2018
1.
La bibliothèque d’une école primaire, dans un vieux bâtiment dessiné par Julia Morgan ou un.e autre architecte influencé.e par elle. Par la fenêtre, on aperçoit le pont du Golden Gate ou Bay Bridge (ou les deux si possible). C’est la tombée du jour.
Les livres sont répartis en trois sections : FICTION, NON-FICTION et JUSTICE SOCIALE.
Tout autour de la pièce, des phrases et des images extraites d’ouvrages d’éducation progressiste, comme un alphabet commençant par « A comme Activiste ».
Sur les murs, des posters proclamant : « NON à la haine », « Nous sommes La Résistance et « Nous reconnaissons que l’école Eurêka se situe sur le territoire Ohlone non-cédé de langue Chochenyo. »
Sur une grande bannière, on peut lire : « Bonne rentrée 2018-2019 »
Don, Eli, Carina, Meiko et Suzanne sont assis sur des chaises pour adultes autour d’une paire de tables pour enfants trapézoïdales collées pour former un cercle. Un plat de gâteaux à moitié mangés repose au centre du cercle.
Pendant toute la scène, Meiko tricote.
En tant que nouvelle recrue, Carina est assise au milieu du groupe.
MEIKO.- personnellement non
je ne trouve pas ça insultant
le mot lui-même n’est pas insultant
ELI, pour aider. – il est descriptif
SUZANNE.- je crois que ce qu’elle veut dire
sans vouloir parler à ta place
elle dit que le terme n’est pas insultant
mais dans ce contexte précis
MEIKO.- à mon avis
la meilleure façon de ne pas parler à la place de quelqu’un
c’est de ne pas parler à sa place
DON.– bon bon
SUZANNE.- pardon pardon
MEIKO.– c’est rien
ce que je veux dire c’est que
il faudrait que ce soit parfaitement clair que c’est optionnel
que c’est pas
soit l’un
soit l’autre
SUZANNE.- c’est ça
et aussi
que la simple mention de ce terme dans la liste est
à mon avis
déplacée ?
et que certaines personnes pourraient
À Juste Titre
trouver cette mention insultante
ELI.- oui oui non
je me demande quand même
si le fait de ne pas le mentionner
si son absence
ne pourrait pas être perçue comme insultante pour certaines personnes ?
DON.- vous avez peur
que ce soit pris comme une sorte
d’invisibilisation
de l’expérience de ces personnes ?
ELI.- c’est ça
LE Grand Principe de cette école c’est que chacun, chacune doit se sentir
Reconnu
par la communauté
SUZANNE.- ça ne sert à rien de se sentir Reconnu si en même temps on se sent Ostracisé, si ?
MEIKO, réfléchissant. – ben
oui non
Léger temps.
