UN TEXTE DE MARY ANNE BUTLER
TRADUIT DU L’ANGLAIS (AUSTRALIE)
PAR DOMINIQUE HOLLIER
ET ADÉLAÏDE PRALON
avec le soutien de la Maison Antoine Vitez
En partenariat avec ARTCENA
C’est l’histoire de la ville minière de Wittenoom.
C’est l’histoire de Dot, la mère, et Pearl, sa fille. Ensemble, elles se remémorent l’époque glorieuse dans les années 60 où les paysages époustouflants du Pilbara et sa communauté soudée offraient le cadre d’un mode de vie idyllique. Surtout, l’exploitation de l’amiante était un gagne-pain inespéré pour tous, malgré des conditions de travail désastreuses.
Dot, qui n’a jamais voulu dire à Pearl qui était son père et qui tient à sa liberté, profite de chaque instant, malgré la maladie qui la ronge, et croque la vie à pleine dents. Pearl, en pleine adolescence, essaie de savoir à quoi elle aspire et si elle pourrait construire un avenir ailleurs.
La pièce se déroule sur plusieurs années, le récit entrecroisant les souvenirs des deux femmes, des années 60 aux années 90. À travers leurs parcours, la pièce nous parle du scandale sanitaire qui aboutit à la fermeture de la ville minière.
Texte Mary Anne Butler. Traductrices Dominique Hollier et AdélaÏde Pralon. Mise en lecture Stéphane Czopek. Avec Marie Bonnet, Fabienne Courvoisier.
Extrait :
PEARL. – Les chiens de l’apocalypse sont couchés à ses pieds, oreilles dressées
… ils attendent…
Ils le sentent dans leur chair-et-os, sous leur pelage –
devinent la montée de l’âme dans la nuit
tandis qu’elle flotte, à peine présente ;
pas prête encore
à affronter le grand vide.
Le mal bleu s’est gavé de ses tripes.
A sucé la moelle des os.
La chair dissoute, rongée.
Sa vie entière noyée dans ses poumons.
Le râle éraillé de la mort – ni animal ni humain.
Les chiens de l’apocalypse sont couchés à ses pieds, montrant les crocs.
Ils sont patients. Ils peuvent attendre.
Ils attendent depuis des millénaires.
Ils savent que le Temps fait fondre le verre, si on lui laisse le temps de le faire :
que la chair devient cendre,
et que la cendre devient poussière
… un jour ou l’autre…
Le souffle court et rauque. Le corps presque cadavre :
que les os sous la peau,
squelettique moineau.
Frisson de l’âme qui s’éclipse –
les atomes se reforment :
doux,
comme de la poussière d’étoiles.
Les chiens de l’apocalypse se lèvent
tendus
la gueule arquée vers
la lune
brillante et pleine.
Temps.
DOT.- Pearl.
PEARL !
… ah te voilà…
PEARL.- Elle m’appelle Pearl – perle – mais je dis à tout le monde que je m’appelle Safran. Ni rouge ni orange : entre les deux, couleur de rouille comme la terre de ce pays avant qu’ils la recouvrent de résidus miniers.
DOT.- T’étais où ? T’es crasseuse. Va te laver. On a de la visite.
PEARL.- Encore un mec.
DOT.- Mineurs, ouvriers, éleveurs, touristes. Buffet varié à volonté.
PEARL.- Buffet d’hommes célibataires qui cherchent une femme à épouser.
DOT.- Eh ben qu’ils cherchent. J’ai pas besoin d’un pour toujours, ça prend de la place et du temps. Il me les faut juste une nuit ou deux, histoire de satisfaire mes besoins – et puis je passe au suivant quand le besoin se refait sentir. On se sent seule ici, autrement.
PEARL.- Et moi ?
DOT.- T’es trop jeune pour te sentir seule. Je t’apprends : tu peux être ce que tu veux sans l’aide de personne. Besoin de personne pour être entière. Maintenant file. Lui et moi on a des trucs à se dire. Tu reviens pas avant 4 h, compris ?
PEARL.- Je roule à vélo dans les rues bleu-gris, cherchant d’autres gamins avec qui jouer. Passe devant le pub, devant le cinéma, devant la boulangerie, devant le champ de courses. Sors de la ville et finis par trouver les garçons en train de surfer sur une montagne de résidus, sacs de jute en guise de planches. Je me trouve un sac, cours jusqu’en haut et surfe sur une vague bleue géante.
