La Catastrophe Joyeuse
Un théâtre où l’on ne rit pas est un théâtre dont on doit rire, Bertolt Brecht
Avec ses cortèges de corps décomposés, ses danses et ses travestissements joyeusement morbides, la peste noire, maladie de l’apocalypse par excellence, provoque le désordre dans l’horlogerie sociale, libère les puissances instinctives et sauvages et fait resurgir le fond obscur de l’Homme. Pouvant se transmettre à celui qui vit à l’écart des malades et laisser indemne celui qui les veille, ignorant le criminel et anéantissant en une nuit un millier de justes, la grande farandole macabre rappelle aux hommes la fragilité de leurs raisons d’être, les ténèbres dont ils sont issus et l’aléatoire de toutes leurs catégories morales. Dans le fantasme du surgissement épidémique se fait toujours clairement entendre ce désir archaïque de destruction totale des édifices sociaux et de leurs mirages.
La peste (celle du moins qui reste à l’état de prévision) est ainsi un rêve politique. Car si la maladie concerne l’individu, l’épidémie interpelle la communauté et questionne essentiellement le lien entre les êtres. Quand les hommes ne savent plus très bien ce qui les fait tenir ensemble, quand le sentiment d’impuissance à agir sur le monde devient quasi-général, le rêve de peste peut être lu comme le désir d’une immense liquidation, celui d’une vengeance contre l’immuabilité de l’ordre social et la lenteur complexe des affaires humaines. Fêtes purificatrices, lois suspendues, interdits levés, frénésie du temps qui passe, corps se mêlant sans respect, le rêve de peste peut être à l’inverse synonyme d’une surveillance généralisée, d’un quadrillage minutieux des villes, d’une séparation stricte entre les êtres. Que la peste soit une des métaphores célèbres du fascisme en dit assez sur le côté trouble et ambivalent de ce désir.
Et puis il y a celui qui saute à la corde dans les décombres. Qui chante les deux pieds dans la merde. Terriblement fier de vivre, il ne dit rien d’autre que sa profonde inadaptation à tout, voire la profonde inadaptation de tout à lui. Il ne se justifie pas, il est. Au milieu des lamentations, des débauches et des sauve-qui-peut hystériques, sa joie toute pure fait scandale. Ignorant ou refusant de considérer la soi-disante gravité des situations et les conséquences qu’elles impliquent, il acquiert par son refus actif du désespoir et de l’affliction un potentiel de résistance à la violence qu’il traverse. Idiot ? Clown ? Innocent ? Révolutionnaire ? Poète ? Le rire qu’il suscite, la force majeure qu’il revendique et exprime, deviennent non seulement des bouées de sauvetage mais des moyens de révélation. Il dénoue des conflits, dégage des forces et déclenche des possibilités.
Quelles seraient aujourd’hui les écritures qui viendraient appréhender ce motif de la catastrophe, de la grande épidémie rédemptrice, non plus pour se lamenter sur l’inanité actuelle, mais pour questionner peut-être, cette sensibilité catastrophiste, ce désir ambivalent d’apocalypse qui traverse la sensibilité contemporaine ? Des écritures qui viendraient révéler ce qui au cœur du désastre insiste, s’obstine à être et exige surtout d’être pensé ? Echappées belles et vivaces, contradictions motrices, pouvoir d’énonciations retrouvés ?
Pour le collectif Troisième bureau, Samuel Gallet, le 21 novembre 2009