En Désertion
Troisième bureau, collectif artistique pluridisciplinaire réunissant comédiens, auteurs, metteurs en scène, professionnels du livre, universitaires, œuvre depuis plusieurs années à une diffusion “critique” des nouvelles écritures théâtrales.
Nous avons choisi de consacrer l’année 2009 à la question de la désertion Que dit la littérature dramatique de cette réponse radicale que serait la désertion – posture active et non repli, déplacement et non immobilité – à la clôture du temps, de la vie (comme diversité) et des imaginaires ?
Nous vous convions à la rencontre de ces textes et de leurs auteurs aux rendez-vous des « Lectures au Café » le 3e lundi de chaque mois de décembre à avril, et à la 9e édition de Regards croisés du 25 au 30 mai 2009.
Vous pourrez également consulter plus de 2000 pièces de théâtre contemporain au Centre de ressources du Petit Angle.
En désertion
C’est la vie qui brille à l’avant.
Tristan Tzara
L’Homme approximatif
À la première grande guerre du siècle passé (et à tant d’autres), où l’exigence du progrès et de la folie économique poussa une génération entière à la boucherie, ils furent quelques-uns à quitter les champs de bataille pour investir les marges du monde commun. Ces déserteurs, dont bon nombre plus impulsifs qu’idéologues, ne se souvenaient pas avoir passé d’accord aussi exclusif avec la patrie et ne lui demandaient rien sinon qu’elle leur foute la paix.
Sans unifier des époques et des réalités différentes – les champs de bataille ayant été pour leur plus grande part transposé dans le for intérieur de l’Homme et les pelotons d’exécutions se métamorphosant selon le temps, la géographie et les mœurs – combien de nouveaux déserteurs hantent aujourd’hui les villes, les intervalles, les imaginaires et les friches de nos mondes contemporains, traîtres à la très sainte guerre financière, à sa course effrénée, à ses imprécations guerrières, à son langage opératoire et pragmatique ?
À notre époque, où la résignation à l’ordre dominant devient de plus en plus générale, où le sentiment qu’il n’y aurait pas d’alternative au monde comme il nous est dicté colore la majeure partie de nos sensibilités contemporaines, la désertion pourrait avoir de beaux jours devant elle. Parmi les droits de l’Homme supplétifs que revendique Baudelaire, celui dont on se réclame le plus énergiquement dans cette posture, par rapport au train du monde comme il va, est bien clairement celui de s’en aller. Quand tout dialogue est impossible, quand toute alternative est ridiculisée, la désertion devient une manière d’être au monde. Contestation en acte et en mouvement d’un système pour lequel ça ne vaut pas la peine de s’engager. Tension vers une liberté à conquérir, trajectoires, travestissements, tentatives pour réinvestir le monde, pour se le réapproprier.
Au cœur de cette dérive voulue résonnent le rire sauvage et l’humour noir chaotique de qui se ressaisit comme sujet, loin des slogans grégaires, des allégeances obligatoires et des marches forcées. Car ce n’est pas la vie qui ne correspond plus à qui déserte mais la grammaire réduite avec laquelle l’ordre dominant s’échine à la définir.
La connotation péjorative attachée au mot déserteur est de fait troublante. Elle dit bien que celui qui ne se soumet pas aux diktats en vigueur (dont les injonctions à la résistance peuvent faire partie) est souvent perçu par les autres comme un reproche vivant, une figure du doute, et ses motivations sont discréditées. De même la métaphore militaire appartient toujours à la langue et à la logique de ceux à qui l’on fausse compagnie. Être déserteur, c’est encore en être. Comment celui qui part se nommera-t-il, se réinventera-t-il ? Comment se débarrassera-t-il de l’embrigadement des corps et des mots ? Que les territoires découverts demeurent troubles et incertains, effrayants, nocturnes, fragiles ou périphériques, ils ont l’avantage de conserver l’imprévu et l’énigme dans leurs plans, et ce sentiment luxueux en notre temps que tout n’est pas joué d’avance.
Comment le théâtre peut-il être un appel à déserter (et non un mémento mori perpétuel) pour insuffler de l’air dans l’étouffement ambiant, de l’or dans le temps, une passion pour l’inexploré, de l’avenir enfin, un désir de vivre sans quoi la résistance dont beaucoup se réclament n’est plus qu’une entreprise militaire ou pire, une faute de vocabulaire ? Comment mettre en question et en crise cette sensibilité contemporaine dépressive qui nous englobe ? Et exprimer par là, la nécessité de s’en extraire pour découvrir les possibilités qu’il nous reste de penser, de voir, de vivre autrement que sous le prisme d’une éternité marchande incolore et mortifère ?
Que dit la littérature dramatique de cette réponse radicale que serait la désertion – posture active et non repli, déplacement et non immobilité – à la clôture du temps, de la vie (comme diversité) et des imaginaires ?
Un accroissement véritable du nombre de déserteurs est à prévoir dans les années à venir. Troisième Bureau se propose pour la neuvième édition de son festival Regards croisés d’en dresser un premier état.
Pour le collectif Troisième bureau
Samuel Gallet, auteur

