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EDITO
AVEC
par Enzo Cormann, écrivain, dramaturge

 

Les chiffres sont accablants : il y a de plus en plus d'étrangers dans le monde”. En un quart de siècle, ce trait assassin du regretté Pierre Desproges[1] à l'adresse des grandes gueules xénophobes est devenu un  constat objectif : de plus en plus d'êtres humains habitent la terre en étrangers, chassés du sol de leur naissance par l'extrême pauvreté (ou le chaos politique qu'elle engendre immanquablement), massés aux portes des pays coffres-forts[2], refoulés ou parqués, condamnés à l'errance ou à la clandestinité.

La “carnavalisation” des pays riches[3], qui diffusent d'eux-mêmes à l'envi l'image d'un paradis peuplé de créatures de rêves distribuant des sommes faramineuses à des joueurs ébaubis, fêtés par une claque nombreuse, va de pair avec la fermeture de leurs frontières, et du refus explicite d'accueillir la misère du monde. “L'espace Schengen” instaure une libre circulation des accapareurs dans un territoire d'autant plus hermétique qu'élargi. Des murs poussent un peu partout à la périphérie de l'empire, supposés le protéger des hordes de gueux qui l'assaillent de toutes parts…

Le seul exemple des “réfugiés climatiques” suffirait pourtant à montrer que le développement, générateur de ces richesses confinées, est directement responsable de ces migrations redoutées : la famine et le manque d'eau, provoqués par le réchauffement de la planète, dégâts collatéraux de la croissance, engendreront à terme des migrations massives, faute desquelles des millions de personnes ne pourraient tout bonnement pas survivre.

Reste que le combat politique sur cette question est des plus malaisés : la précarité subie ou redoutée des salariés des pays riches, confrontés aux effets ravageurs de la mondialisation des capitaux, ne les encourage guère à réclamer la mondialisation des résidences. A l'inaccessible et colérique dieu-finance (omniprésent, ubiquitaire, incorporel, omnipotent…) se substitue le désignable immigré clandestin, forcément parasite, voleur d'emploi, de logement ou d'allocations.

L'assemblée théâtrale n'est pas épargnée par ces tiraillements. Fusionnant à tout coup dans une commisération sans conséquence, elle renâcle à l'examen des situations susceptibles de la diviser. C'est sans doute que la question du politique, (tout particulièrement en ces périodes d'élections en cascade), est hantée par la gageure du “vivre ensemble” — de l'unité —, plutôt que par celle du “vivre avec” — de la diversité et des contradictions qu'elle suppose. Il n'est qu'à voir l'extrême sensibilité du débat sur les questions “d'identité nationale”, pour mesurer l'angoisse (peur démunie d'objet) individuelle et collective qui taraude les consciences. Les dramaturges ne font pas exception à la règle commune : rares sont les pièces qui s'aventurent à croiser sans détour le regard de cette méduse. Ce qu'il y a de proprement pétrifiant dans la situation (dramatique) migratoire pour un écrivain européen tient à l'indéniable contradiction dans laquelle le place la situation (géopolitique) des peuples. L'héritier matériel des empires coloniaux, pilleurs de ressources et esclavagistes, répugne à la facilité d'adopter par principe le point de vue des spoliés, comme à la facticité d'une parole prétendument “prêtée”, quand elle n'est concrètement qu'usurpée. Le théâtre n'a que faire de la mauvaise conscience ou de la “bonne âme” de ses acteurs ; il n'est pas le lieu d'une rédemption par le discours, mais de l'impitoyable examen collectif de l'état — et, partant, de l'avenir — de l'espèce humaine : comment vivons-vous aujourd'hui, comment voulons-nous vivre demain, AVEC les damnés de la Terre ?



[1] (dont il créditait Luis Rego – “mon émigré préféré”) Tribunal des Flagrants Délires, réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, France Inter, 28 sept 1982.

[2] Selon le rapport mondial 2005 sur le développement humain du PNUD – Programme des Nations Unies pour le Développement, « les 500 personnes les plus riches du monde ont un revenu combiné plus important que celui des 416 millions les plus pauvres. À côté des ces extrêmes, les 2,5 milliards d’individus vivant avec moins de 2 dollars par jour – 40 % de la population mondiale – représentent 5 % du revenu mondial. Les 10 % les plus riches, qui vivent presque tous dans des pays à revenu élevé, comptent pour 54 % ». Le coût estimé de la satisfaction universelle des besoins sanitaires et nutritionnels (quelque 10 milliards d'euros par an) représente la moitié de ce que les habitants des Etats-Unis et de l'Union Européenne dépensent chaque année pour l'alimentation animale domestique.

[3] cf. Umberto Eco, “A reculons, comme une écrevisse”, Grasset, 2006.